Jean-Michel Comme : « au service » de la vigne

Jean-Michel Comme

Château Pontet-Canet est le seul grand cru classé du Médoc à être certifié en agriculture biologique et en viticulture biodynamique. Jean-Michel Comme, le régisseur du domaine, n’a eu de cesse de se dévouer à cette terre et à ces vignes pour qu’elles donnent, à travers le raisin, le meilleur d’elles-mêmes. Résultat : le vin de Pontet-Canet n’a jamais été aussi bon. Rencontre d’un homme à la sensibilité et à l’abnégation exceptionnelles, dont les 24èmes vendanges à Pontet-Canet signent tout juste cette année la moitié d’une vie « au service » de la vigne.

D’où vous vient votre passion de faire du vin ? Quel est votre parcours ? Cette passion me vient du fond du cœur. J’ai toujours eu un lien à la terre. Je suis un fils de paysan, c’est inscrit en moi. J’ai toujours vécu entouré de vignes. Enfant déjà, je participais aux travaux des vignes. Tout ceci me plaisait. J’ai donc naturellement suivi, après l’obtention de mon bac scientifique, un cursus d’ingénieur agricole avec une spécialisation en viticulture. J’ai ensuite obtenu un diplôme d’œnologue. J’ai été engagé par Christian Moueix à Libourne [Les Moueix possèdent Pétrus, entre autres domaines prestigieux, NDR]. Je n’y suis resté que six mois car le poste auquel j’aspirais n’a finalement pas été créé. C’est en répondant à une petite annonce que je suis arrivé à Pontet-Canet, en 1989, à  l’âge de 24 ans.

Au bout de l'allée, une vue imprenable sur la Gironde...

Pouvez-vous nous présenter le domaine de Pontet-Canet, son terroir ainsi que les hommes et les femmes qui le font vivre ? Pontet-Canet est une propriété qui se situe à Pauillac, ses vignes s’étendent aujourd’hui sur environ 80 hectares. Le domaine n’a connu que trois familles de propriétaires en trois siècles, ce qui est assez rare. L’âme du vin de Pontet-Canet provient de la croupe qui se trouve face au château, une espèce de mamelon de graves, qui confère au vin de Pontet-Canet un caractère puissant et musculeux. Il y a différents terroirs sur le domaine, chaque parcelle à une histoire à raconter : une multitude de sols différents mais qui ont en commun la présence de galets, de cailloux, de graves argileuses. Pour faire vivre ce domaine, il y a des vignerons, des vigneronnes, des chauffeurs de tracteurs, et maintenant des meneurs de chevaux. Sans oublier les corps de métiers travaillant pour l’embellissement et la performance du domaine : mécaniciens, peintres, tailleurs de pierre et menuisiers. Au total, une cinquantaine de personnes travaillent tous les jours à Pontet-Canet… et aussi cinq chevaux !

L’idéale situation du vignoble de Pontet-Canet. Un grand merci à Eric Bernardin (retrouvez son blog ici) pour cette illustration tirée de son livre « Crus Classés du Médoc » (vous pouvez vous le procurer via la « bibliothèque », dans la colonne de droite).

Comment travaillez-vous avec Alfred Tesseron, le propriétaire du domaine ? Cela fait 24 ans que nous nous connaissons. Comme on se le dit de temps en temps, on est une sorte de « vieux couple ». Mon patron reste mon patron, ce n’est pas mon « copain », mais avec le temps on est devenu, je crois, assez proches tous les deux. Il existe une vraie connexion entre nous, on n’a presque pas besoin de parler. Quand je suis arrivé à Pontet-Canet, je n’avais pas la même compétence ni le même recul sur les choses que je peux avoir aujourd’hui. Monsieur Tesseron m’a donné l’occasion de gagner sa confiance. J’ai fait du mieux que j’ai pu, et je pense avoir réussi dans ce sens. Alfred Tesseron est quelqu’un de sain et carré sur les choses, quelqu’un qui tient ses engagements. S’il n’est pas capable de faire quelque chose, il ne tourne pas autour du pot, il le dit. Je sais qu’avec lui, le cap fixé est sûr d’être tenu : cela a toujours été le cas jusqu’à présent. Au début des années 1990, l’état du vignoble n’était pas très glorieux, nous avions peu de moyens. Il a fallu beaucoup travailler pour arriver à rattraper notre retard et combler nos lacunes. Mon patron ne s’est jamais défaussé et a toujours su obtenir ce qui était bon pour la propriété.

Il y a quelques années, vous vous en êtes lancé en biodynamie. Aujourd’hui c’est une incontestable réussite. Comment s’est déroulée l’évolution de votre viticulture jusqu’à la biodynamie ? La biodynamie n’a pas toujours été une évidence pour moi. La première fois que j’en ai entendu parler, au début des années 90, j’en ai eu une opinion très défavorable en assistant à une conférence sur le sujet. Une conférence, et un discours en particulier, qui était trop loin de ce que j’étais en mesure d’entendre à cette époque. Quelques années plus tard, j’ai commencé à avoir des doutes sur la pertinence de certaines des idées qu’on m’avait mises en tête durant mes études. Je ne m’intéressais pas encore à la biodynamie, mais à quelque chose de nouveau à l’époque et s’appliquant de manière évidente aujourd’hui : l’impact de l’alimentation sur la santé des hommes, et des plantes, car on parle de la même chose ici. Le déclic est venu des réflexions de Francis Chaboussou, chercheur à l’INRA de Bordeaux, dont la théorie fût très décriée. Dans cette dernière, dite « trophobiose », il disait que si un champignon ou un pathogène se développe sur un végétal, c’est qu’il y trouve des moyens de subsistance. Corinne [Corinne est l’épouse de Jean-Michel, NDR] et moi nous sommes dit : « c’est tellement simple, logique, évident, la vérité est dans ce sens-là ». Le livre de Francis Chaboussou, publié en 1980, s’intitule « Les Plantes Malades des Pesticides ». En le lisant, on prend réellement conscience qu’on ne maîtrise absolument pas ce que l’on fait, que nous sommes des « apprentis sorciers », et que le monde n’est pas aussi beau et pur que ce qu’on nous a dit « à l’école ». Je me suis alors senti aspiré par le monde « bio », me disant que viendrait un jour où il n’y aurait plus de pesticides. J’avais deux façons d’aborder ce problème-là : appliquer ma conviction à Pontet-Canet, ou le faire ailleurs. Le chemin de la biodynamie n’était pas écrit, mais j’ai toujours pensé que quelque chose guidait mes pas. Il y a eu une certaine logique entre la lecture du livre de Francis Chaboussou et mes débuts en biodynamie : j’ai gravi un escalier dont les marches se présentaient au fur et à mesure sous mes pieds.

Vue de la Gironde depuis les vignes de Pontet-Canet.

Qu’est-ce que la biodynamie pour vous ? La biodynamie a un ancrage culturel que n’a aucune autre technique. D’ailleurs, la biodynamie, dans mon esprit, est devenue beaucoup plus qu’une technique, c’est un raisonnement, une philosophie de vie. En effet, dans ses fondements, la biodynamie a une référence très forte à notre patrimoine culturel occidental, qui remonte à nos racines judéo-chrétiennes. La biodynamie nous permet de tenir un raisonnement beaucoup plus profond, un raisonnement qui nous laisse entre autres concevoir le fait que dans le vivant, il y a une grande part de subtilité, qui nous échappe bien souvent. Cette part de subtilité, la science dite « conventionnelle » ne l’intègre pas. Pour elle, deux molécules identiques doivent avoir le même effet quel que soit le contexte. Quand ce n’est pas le cas, peut-être tout simplement qu’il y a quelque chose qu’on ne sait pas voir : deux molécules peuvent à première vue sembler identiques, mais dans le détail, ne pas être tout à fait les mêmes. Je pense que la biodynamie a cette capacité de nous faire appréhender une réalité, une complexité et une subtilité du vivant qui sont beaucoup plus importantes que ce que l’on pensait. Une fois qu’on a appréhendé cette réalité, la biodynamie a l’autre avantage de mettre à notre disposition certains outils, non pas pour modifier les choses, mais pour les influencer dans un sens qui nous semble être le sens positif.

Quelle est la différence entre l’agriculture biologique et biodynamique ? La différence majeure qui existe entre l’agriculture biologique et biodynamique tient au fait qu’en agriculture biologique on demeure proche du raisonnement conventionnel. On n’utilise pas de produits chimiques, mais l’idée est toujours de détruire un pathogène sans se poser de question. Pour schématiser, on est dans un rapport de force « guerrier » : quelqu’un en face veut nous détruire, et la seule option que l’on se donne c’est de le détruire en premier pour « sauver notre peau ». En agriculture conventionnelle, on utilise tout armement possible ; en « bio » on a des scrupules, on utilise donc uniquement de l’armement naturel. On va essayer d’obtenir le même résultat avec des arcs et des flèches,  parce qu’ils sont faits de bois et de plumes, donc biodégradables. Alors qu’en biodynamie, on va avant toute chose se demander « quelle est ma part de responsabilité dans cette situation ? ». La biodynamie amène cette différence fondamentale qui montre bien qu’elle n’est pas la suite logique du « bio », comme on l’entend de temps en temps. On cherche à trouver une solution, à la guerre on privilégie la cohabitation, l’entente cordiale. Transposé à l’agriculture, cela veut dire se tourner vers la plante, et se demander qu’en est-il de son équilibre, de son « être », de son « bien-être » ? Est-elle prête à faire face à l’éventuelle arrivée d’un champignon ? C’est un raisonnement beaucoup plus global que de simplement essayer de tuer le pathogène, qui n’est d’ailleurs pas né pathogène en soi, il le devient.

Pour Jean-Michel Comme, la couleur des vignes est un marqueur très fin de leur état.

Pour certaines personnes, ce mode de viticulture s’apparente à du charlatanisme. Pourquoi selon vous ? Ce raisonnement de pensée très ancien a été défini au début du XXème siècle par Rudolf Steiner. Le travail de Steiner est doute perfectible, mais il est basé sur une logique que la plupart des gens ne sont pas préparés à intégrer. De plus, les choses ne sont pas expliquées comme il faut. La faute à beaucoup de biodynamistes qui sont dans une approche parfois un peu sectaire, voire déconnectée de la réalité. Leurs discours, que les gens ne comprennent pas, les font fuir. Au mieux, les personnes qui auront écouté ces discours qu’ils n’ont pas compris iront mal les retranscrire. Au pire, certains voudront décrédibiliser ceux qu’ils ont entendus et qu’ils n’ont pas compris, en rapportant un discours transformé, chargé au passage de choses qui n’existent pas, comme l’histoire de la corne de vache enterrée sur un coin d’une parcelle… Ceci n’est qu’une extrapolation de la réalité, et n’existe tout simplement pas en biodynamie. La vérité est que dans toute chose il y a une logique. Il faut être ouvert et capable de recevoir une information. Certaines personnes sont malheureusement « étanches ».

Durant les vendanges, les chevaux tractent les remorques chargées de cagettes de raisin.

Pour Reine, la jument, c'est l'occasion d'une promenade dans les vignes.

Qu’apporte la biodynamie à la vigne, au vin, au viticulteur et au consommateur ? L’approche biodynamique va modifier la plante. Chaque fois que l’on va lui apporter un soin ou un traitement, on va la modifier. Non pas dans le but d’éradiquer un pathogène, mais pour que la plante modifie sa façon d’interagir avec son environnement. Le raisin, et donc le vin, seront au final eux aussi différents. Si la biodynamie est bien faite, adaptée à l’endroit, aux conditions géographiques et temporelles de la plante, elle doit permettre d’améliorer la qualité du vin en 2 ou 3 ans. Au-delà de cette durée, si rien n’a changé, c’est qu’il faut changer d’idée. La biodynamie permet d’apporter ce qui peut manquer à un terroir, de gommer ses imperfections. Voilà pourquoi il est complètement faux de dire que la biodynamie est faite pour les terroirs privilégiés. Bien au contraire, un terroir privilégié n’a pas besoin qu’on l’aide pour donner du bon vin. Donner des cours à Van Gogh n’aurait en rien changé son talent. Au viticulteur, la biodynamie apporte un regard différent sur qui on est, sur notre place dans le monde qui nous entoure. Nous avons une responsabilité vis-à-vis de la nature, il faut en être conscient. On ne peut pas faire n’importe quoi, on ne peut pas s’octroyer certains droits sur la nature. J’ai le droit de contenir un prédateur, mais je n’ai pas le droit de l’éradiquer, comme je n’aurais pas le droit de le réintroduire. Il faut bien entendu intégrer çà dans un raisonnement économique, mais l’idée c’est ça. Au consommateur enfin, ce mode de viticulture a l’avantage de lui éviter de consommer des pesticides, comme en agriculture biologique. Mais la biodynamie a en plus la capacité d’amener quelque  chose d’autre, une émotion. Elle permet de transcender l’endroit où la grappe a poussé. Cette dimension supplémentaire a un lien direct avec la notion de profondeur.

Environ 250 personnes travaillaient sur le domaine en ce jour de vendanges 2012.

Ghita est une fidèle des vendanges à Pontet-Canet.

Que symbolisent les quatre éléments, souvent cités en biodynamie ? La biodynamie atténue les imperfections d’un terroir, permet de rééquilibrer le vin, sur le principe des quatre éléments, qui sont pour nous un moyen, une symbolique très simple et très logique de comprendre et modifier les choses. La terre symbolise la profondeur du vin, l’eau, sa buvabilité, l’air, son élégance et sa finesse, et le feu symbolise sa teneur en alcool. Un grand vin sera obligatoirement dans l’équilibre entre ces quatre éléments. En effet, on ne peut pas concevoir qu’un grand vin ne soit que dans l’élégance, ou qu’il ne soit que « feu ». Un grand vin a toutes ces qualités. Ceci est très compliqué à obtenir et il n’y a que très peu d’endroits dans le monde capables de faire cette synthèse naturellement. La biodynamie va permettre d’arriver à cet équilibre en se basant sur les faiblesses de l’endroit. Mais une mauvaise utilisation de la biodynamie peut également avoir des effets catastrophiques.

Yakin est fier de nous présenter la cueillette, disposée dans de petites cagettes non complètement remplies afin d'éviter tout écrasement.

Pour qu’un vin soit grand, lui suffit-il de posséder cet équilibre des quatre éléments ? Non, je pense que le vrai Grand Vin amène quelque chose de plus que l’équilibre des quatre éléments, quelque chose que peu de vins offrent aujourd’hui. Je crois qu’on peut dire qu’un grand vin c’est un vin qui a une grande origine. On peut mettre tout l’amour de la terre dans un vin, ça n’en fera pas un grand vin pour autant. Il faut une certaine noblesse d’origine dans l’endroit. Il y a des endroits qui ont un don, que d’autres n’ont pas. Cela ne remet nullement en cause la qualité ou l’efficacité du travail des vignerons d’endroits moins prestigieux. Mais l’endroit ne fait pas tout : aujourd’hui il y a toute une série de vins de noble origine, mais qui ne sont que des vins techniques, sans vouloir être péjoratif. Il y a deux types de vins « prémiums » : les vins d’émotion et les vins « technologiques » et sans défauts. Ces derniers n’ont pas cette dimension qui permet la naissance de l’émotion. Ils sont produits en délaissant la part de subtilité de la nature, et en se basant uniquement sur le quantitatif et le pondéral.

Les grappes sont entièrement triées à la main...

... jusqu'aux grains de raisin.

L’action de l’homme est donc fondamentale ? Oui tout à fait. Dans le cas d’un terroir difficile, l’homme peut apporter par son travail cette dimension supplémentaire au vin. Mais sur un grand terroir, cette dimension est déjà là, il faut faire attention à ne pas l’effacer. C’est ce qui arrive sur certains grands terroirs qui ne donnent qu’un vin sans défaut alors qu’ils pourraient offrir bien plus.

Qu’est-ce qu’un grand terroir pour vous ? C’est un endroit qui est capable de produire un vin d’exception. Qui apporte naturellement cet équilibre des quatre éléments.

Faut-il de l’amour pour faire un grand vin ? Cela ne suffit pas. On peut avoir un amour aveugle, sans discernement. Moi-même quand je faisais rogner les vignes, quand je les faisais effeuiller, quand je faisais les vendanges vertes, je le faisais avec amour mais ce n’était pas pour autant une bonne chose.

Grains de raisins sur le tapis de tri.

Vous parlez souvent de « l’identité » de la vigne. Que voulez-vous dire ? Oui, le mot clé c’est l’identité. C’est cette notion, que l’on appelle « astralité » en biodynamie, qui a disparu en viticulture conventionnelle. On n’y fait pas attention. L’identité c’est le pouvoir qu’à la vigne d’exprimer l’endroit où elle est, le pouvoir d’exprimer sa propre personnalité à travers son fruit. L’identité est une phase que l’homme découvre dans sa vie d’adulte, c’est la même chose pour la vigne. La vigne fait son cycle en un an, l’homme en une vie, mais les étapes sont les mêmes. Au cours de son développement, l’homme génère des cellules, la vigne des feuilles. Une des étapes correspond au moment où l’homme arrête de grandir. À ce stade, il a normalement trouvé son identité, il est adulte, il sait qui il est et quel chemin de vie il souhaite. Au cours de sa vie, l’homme ne va faire que renforcer cette identité, avant de se recroqueviller, pour à la fin, dans la phase dite « saturne », abandonner toutes ses préoccupations matérielles, ne garder que son expérience et sa culture, tout ce qu’il a emmagasiné au fil de sa vie. Pour la vigne, c’est la même chose mais sur un cycle, une année. Elle n’est pas faite pour faire des feuilles toute sa vie, elle est faite pour faire des feuilles dans le but de préparer l’étape suivante, et transmettre l’identité de son terroir au raisin.

L'étape d'extraction dégage de merveilleuses odeurs gourmandes.

La hausse de qualité des vins du domaine de Pontet-Canet est unanimement reconnue par les critiques et les amateurs. Le millésime 2009 (commenté ici) s’est même vu attribué la note absolue de 100 points par Robert Parker, le plus célèbre et influent critique, plaçant votre vin au niveau des meilleurs vins du monde. Devant un tel succès, pourquoi à votre avis d’autres domaines prestigieux du Médoc ne prennent-ils pas exemple sur vous dans leurs pratiques viticoles ? Il faudrait leur demander… Je crois que dans ce projet-là, il y a pour ma part autre chose que de la technique, on a dépassé le stade de travail depuis longtemps. Ce que je fais à Pontet-Canet n’est plus un travail. J’ai l’impression qu’il  y a une dimension quasi mystique dans ma présence ici et qui me fait avancer [rires]. Les embuches rencontrées depuis le départ nécessitent d’avoir une certaine énergie. Quand il arrive des difficultés, et il n’est pas rare qu’on en rencontre, il faut trouver cette énergie pour continuer et recommencer. Souvent je parle de mon travail ici comme un chemin de Croix au sens noble du terme.

Que voulez-vous dire ? Quand on tire un boulet, il a toujours le même poids. Le terme de « Croix » dans sa dimension mystique, bien que je sois athée, est bien mieux approprié ici. En effet, il y a des paliers plus ou moins difficiles à surmonter, et quand on arrive à en surmonter un, un autre se présente aussitôt. L’année 2012 a été très difficile à cause du mildiou, mais nous avons fait en sorte que les choses se passent bien. Malgré cette expérience, 2013 sera une autre année et on ne sait pas de quoi elle sera faite. C’est comme repasser un examen tous les ans, en faisant table rase du passé.

Avez-vous parfois envie d’abandonner ? On s’interroge à un moment sur ce qui nous pousse à faire ça, si c’est bien raisonnable. Il faut être capable de dépasser sa propre existence, et tout le monde ne le veut pas, ne l’accepte pas. Chacun gère sa vie comme il l’entend, mais tout ceci nécessite de mettre sa propre existence entre parenthèses. Est-ce nécessaire de s’impliquer comme je le fais ? Peut-être que non. Mais aujourd’hui il n’y a qu’un exemple qui existe et qui fonctionne : c’est le mien. Alors si un jour on me montre qu’on peut arriver au même résultat avec une planche de surf sur le toit de la voiture, je me dirais sans doute que j’ai loupé quelque chose…

Votre épouse Corinne, également viticultrice, dirige le domaine familial du Champ des Treilles à Sainte-Foy-Bordeaux. Comment interagissez-vous dans vos métiers ? La biodynamie nous a rapprochés, c’est une expérience commune symbolisée par la propriété familiale. Tout ce que je fais de nouveau à Pontet-Canet, je le valide avec Corinne, je lui en parle, elle me donne son point de vue, on avance comme çà. Je pense que les femmes ont un avantage en biodynamie par rapport aux hommes, une certaine fibre intuitive, qui leur permet de bien sentir les choses. Tous les deux on se complète bien, car nous avons deux profils assez différents. Je ne me serais pas lancé en biodynamie s’il n’y avait pas cette proximité de couple. Je suis redevable à Corinne d’avoir mis sa vie de côté pour moi, pour mon travail et donc pour Pontet-Canet. Peu de gens assumeraient ce qu’elle fait à Champ des Treilles, seule à vinifier, gérer ses vendangeurs en travaillant avec eux, pressurant jusqu’à minuit, lavant le matériel… Elle permet à ce petit domaine de vivre et de perpétuer le rêve d’une vie de mes grands-parents. Bref, je lui dois beaucoup !

Quelles sont les qualités naturelles des vins de Bordeaux ? On est ici suffisamment au sud pour avoir des vins structurés, et suffisamment au nord pour avoir de la fraîcheur et une certaine finesse. On atteint naturellement et presque en même temps la maturité des phénols, qu’on peut appeler physiologique, et celle en sucre, qu’on peut appeler technologique. C’est important, car il y a des régions qui pour faire des vins frais vendangent au 14 juillet des raisins verts, qu’ils vont ensuite mélanger avec des raisins mûrs pour avoir l’acidité et la fraîcheur. On ne peut pas imaginer que cette méthode donne un grand vin. D’autres personnes vendangent à 16° ou 18° potentiels, car ils auront attendu que la maturité physiologique arrive, que les tannins soient mûrs, ce qui veut dire qu’ils auront attendu que le degré en sucre, donc en alcool, monte à un niveau difficilement admissible pour faire un bon vin. À Bordeaux, tout cela se fait naturellement. Dans le système des quatre éléments, le climat bordelais fait bien les choses.

La dégustation, toujours un grand moment... Ici le millésime 2010, goûté sur fût en 2011.

Faut-il de l’argent pour faire un grand vin ? Oui et non. Il est évident que le fait d’avoir de l’argent rend les choses plus faciles. Mais un artiste peintre aura autant de talent avec ou sans argent. Pour un grand terroir, c’est la même chose. L’argent bien optimisé permet de pouvoir faire certaines choses, de travailler dans de meilleures conditions. Mais c’est tout.

Depuis que Pontet-Canet est reconnu comme un très grand vin, son prix a beaucoup augmenté. Que pensez-vous du discours des amateurs qui trouvent cela scandaleux ? Beaucoup dénoncent en particulier les vins de Bordeaux… Il est évident que les prix sont élevés à Bordeaux. Quand j’ai commencé ce métier, les premiers Crus sortaient en primeur à 350 francs HT. Aujourd’hui, ils sortent à 800 euros. Il y a de la demande à l’échelle mondiale et des gens prêts à payer cher. Ce qui explique ces prix. Je fais confiance à ce marché : si un vin peut se vendre durablement à un prix élevé, c’est qu’il y a une forte demande pour ce vin. Si le prix est artificiellement élevé, cela ne peut tenir. Il n’y a pas de seuil maximal pour le prix d’un vin, tout est basé sur l’offre et la demande. Certains vins à 10 euros sont trop chers, d’autres à 350 euros ne le sont pas assez par rapport à la demande. Il faut savoir que si Pontet-Canet vendait moins cher sa bouteille, le consommateur la paierait toujours le même prix. Les intermédiaires gagneraient simplement plus d’argent.

Auriez-vous envie de faire du vin d’un autre domaine, d’un autre terroir, d’une autre région ? Tout le monde a envie de faire autre chose à autre endroit. Pour ma part, j’ai une obligation morale vis-à-vis de cette propriété. Alfred Tesseron m’a donné ma chance, a accepté de suivre mes idées, très différentes de ce qui se fait ailleurs. Nous sommes toujours en phase de recherche et développement, dans un esprit de progression. Je pense donc, même si je peux me tromper, que le domaine a encore besoin de mon expertise, et du peu que je sais, pour continuer dans cette voie. Si Pontet-Canet devait arrêter la biodynamie, il est évident que je partirais. Mais je suis quelqu’un de fidèle et je n’ai pas l’intention d’abandonner la propriété au milieu du gué.

Jean-Michel Comme n'est jamais loin de ses vignes : ici la vue depuis sa maison.

Avez-vous une idée de ce que vous auriez été si vous n’aviez pas été vigneron ? Si je n’avais pas fait d’études supérieures, j’aurais aimé être ébéniste. J’ai toujours aimé le bois. Mon grand-père disait que j’aurais pu faire tous les métiers, mais que j’avais choisi le pire. Je pense être adroit de mes mains et inventif. J’aime aussi l’électricité. J’aime m’en charger à la maison. Je suis très heureux qu’il y ait maintenant, et un peu grâce à mon travail, un menuisier sur le domaine avec qui je puisse apprendre et échanger. Cela me permet également d’avoir dans mon quotidien la possibilité d’apprécier cette noblesse du bois que j’aime tant.

Le site internet du Château Pontet-Canet ; Le site internet du Château du Champ des Treilles ; Le blog de Corinne Comme et du domaine familial.

10 réponses pour “Jean-Michel Comme : « au service » de la vigne”

  1. Eric B
    9 novembre 2012 à 12 h 49 min #

    Bravo Baptiste. Cette interview est géniale !

    • Baptiste
      9 novembre 2012 à 13 h 01 min #

      Merci beaucoup Eric :-) Il n’y aurait pas assez de place sur ce blog pour décrire la magie des lieux.

  2. olivier
    9 novembre 2012 à 13 h 24 min #

    et cette dégustation, c’était quelle millésime ? :)

    • Baptiste
      9 novembre 2012 à 13 h 50 min #

      Cette photo a été prise lors de ma découverte du domaine en 2011. Il s’agissait alors du millésime 2010, que j’avais eu la chance de goûter à cette occasion… Un vin et un moment extraordinaires pour un souvenir inoubliable. Lors de ma récente visite à Pontet-Canet, j’ai eu la chance de déguster les millésimes 2003, 2004, 2007, 2009 et le millésime 2011 encore en élevage. Je profite de cette réponse pour remercier encore une fois Jean-Michel Comme pour sa gentillesse et sa disponibilité. Malgré des conditions particulièrement difficiles (météo) et le fait qu’il devait être particulièrement vigilant à tout ce qui se passait durant ces vendanges, Monsieur Comme a pris le temps de m’accueillir, de répondre à mes questions, de me faire goûter son raisin, son vin, de me guider, et tellement plus encore… Chaque visite à Pontet-Canet est pour moi un moment magique.

  3. levinpourpre
    9 novembre 2012 à 16 h 28 min #

    Merci pour cet entretien très intéressant !

  4. Sébastien Braneyre
    9 novembre 2012 à 19 h 42 min #

    Très joli reportage … Instructif. Merci à vous deux.

  5. Labrune
    10 novembre 2012 à 14 h 31 min #

    Un traité de philosophie selon Montaigne, une interrogation sur la vie et les cycles de la nature produisent une méthode et un excellent vin, métaphore universelle de la vie.
    Notre monde s’enrichit de ces exemples qui sont l’honneur et l’avenir de notre humanité

  6. Yakin
    24 février 2013 à 1 h 36 min #

    Super photos mdr à bientôt sur Paris

    • Baptiste
      24 février 2013 à 18 h 53 min #

      Oui tu poses comme un pro ! ;-) À bientôt Yakin.

  7. mancais jean yves
    15 avril 2013 à 21 h 29 min #

    Un homme remarquable hors du commun ! une belle rencontre!

Un avis ou un commentaire ? C'est ici !