Alexis Muñoz : l’huile d’olive à l’état pur

Alexis Muñoz.

Alexis Muñoz produit aujourd’hui quelques-unes des meilleures huiles d’olive qu’il m’ait été donné de déguster. Des huiles biologiques à la typicité affirmée, d’une grande finesse, fabriquées dans le respect de la terre et de l’homme. Derrière l’exceptionnelle qualité de ces ors liquides se cache un autre trésor : l’envie irrépressible de partager, d’éduquer, de transmettre et de protéger. Rencontre (et séance de dégustation) avec un défenseur passionné du goût.

D’où vous vient cette passion pour l’huile d’olive ? Je me suis passionné pour l’huile d’olive sans trop savoir pourquoi. Je n’ai pas de jolie histoire à raconter, je ne suis pas fils de moulinier, je ne suis pas né sous les oliviers. Je suis originaire du sud-ouest de la France, où les oliviers sont plutôt rares. En revanche, j’ai des souvenirs, remontant à ma plus tendre enfance, de ma grand-mère qui cuisinait beaucoup. Elle m’a certainement transmis certaines odeurs, certaines saveurs. À la maison ça sentait l’huile d’olive le matin, le midi et le soir. Alors probablement que dans mon inconscient ce produit tient une place particulière… Mais ce qui me plaît surtout c’est l’arbre et sa culture. Cette capacité que peut avoir l’olivier à traverser le temps, et cette faculté qu’il a à se régénérer, à donner ce fruit si simple à presser.

Qu’est-ce qui vous différencie des autres producteurs d’huile d’olive ? Alors que la plupart des huiles d’olive résultent d’assemblages, je produis des huiles monovariétales (c’est-à-dire issue d’une seule variété d’olives, NDR), issues de différents terroirs dans le Monde. De la cueillette au stockage, j’applique un seul et même cahier des charges permettant d’optimiser les qualités physico-chimiques du fruit, et donc de révéler pleinement sa typicité. Enfin, je m’implique personnellement auprès des Chefs afin de pouvoir leur apporter exactement ce qu’ils recherchent pour leurs créations.

La qualité des olives s'apprécie d'abord sur l'arbre.

Pourquoi avoir fait le choix de produire des huiles monovariétales ? Il existe 1200 variétés d’oliviers, dont 420 sont cultivés pour la production d’huile d’olive, soit 420 typicités différentes correspondant à une palette aromatique très large. À la variété de l’olive s’ajoute le terroir sur lequel elle est cultivée. Par exemple, la picholine, une variété bien connue en France, n’aura pas du tout les mêmes qualités physico-chimiques dans les Baux de Provence, dans la Vallée de la Durance, à Minerve ou dans le Gars. Ce qui me plaît et ce que je souhaite révéler, c’est cette typicité du fruit, un peu comme pour le raisin quand on parle de cépages.

Quelles sont les qualités d’une bonne huile d’olive ? Une bonne huile d’olive doit avoir un beau fruité (bouquet aromatique, NDR), intense au nez. L’amertume et le piquant en bouche doivent être équilibrés. Autre chose : si une huile vous paraît particulièrement grasse et beurrée, un peu épaisse, c’est qu’il s’agit certainement d’un mélange de faible qualité. Une huile d’olive c’est avant tout un jus de fruit, qui ne doit pas donner en bouche une sensation trop grasse.

Qu’entend-on par « fruité vert », « fruité mûr » ou « fruité noir » ? Ce sont des normes définies par le Conseil Oléicole International. Le fruité vert correspond simplement à une huile produite à partir d’olives cueillies vertes, tandis que le fruit mûr correspond à une huile produite à partir d’olives cueillies mûres. L’appellation « fruité noir » n’est pas normée par le Conseil Oléicole. Cette idée est venue de l’envie de produire des huiles à la saveur d’antan, quand les olives attendaient une semaine dans la charrette avant d’être triturées et qu’elles commençaient à pourrir. Elles donnaient alors des huiles à la saveur forte, confite et liquoreuse.

Ici la variété arbequina qui donnera le fruité mûr d'Alexis Muñoz.

Quel a été le parcours qui vous a conduit à faire de votre passion un métier ? J’ai eu une autre vie avant celle-ci. Je travaillais au sein d’un grand groupe spécialisé dans l’évènementiel, ce qui m’a entre autres permis de développer mon sens de l’entreprenariat. À l’époque, j’avais déjà la passion de l’olive en moi. Pour l’assouvir, je partais chaque automne durant un mois et demi dans un pays de l’olivier. En dix ans, j’ai ainsi pu visiter plus de 300 moulins dans de nombreux pays du bassin méditerranéen. C’était une façon pour moi de passer des congés où je puisse m’investir et être utile, tout en vivant ma passion. Cela me permettait également de garder les pieds sur terre par rapport à mon métier. Un jour, par hasard, je me suis arrêté dans la région de Sidi Bouzid, en Tunisie. Un endroit très représentatif de la Tunisie de par sa richesse en oliviers. La particularité de cette plantation, qui s’étend de Hammamet à Tozeur, est que les oliviers y sont plantés tous les 21 mètres, contre 4 à 6 mètres dans les Baux de Provence par exemple. Cette disposition astucieuse permet à l’olivier, qui est un arbre aux racines peu profondes, d’étendre de façon optimale ses racines et de capter au mieux le peu d’eau présent dans le sol de cette région. J’ai été bluffé par ce terroir et par les gens que j’ai rencontrés au parc naturel de Bou-hedma, au sud de Sidi Bouzid, à la retombée de l’Atlas.

Les oliviers de Bou-hedma ont toute la place pour étendre leurs racines...

Malheureusement, ces gens qui avaient tout pour faire la plus belle huile du monde, c’est-à-dire les plus beaux arbres, les plus beaux fruits et un magnifique terroir, n’avaient pas de moulin sur place et étaient obligés de se rendre à Sfax, à 2h30 de route, pour triturer leurs olives. Ils perdaient donc du temps et de l’argent, leurs olives s’abimaient et ne pouvaient par conséquent donner une huile de qualité. J’ai essayé de les aider. J’y suis revenu quasiment tous les week-ends durant quatre mois. J’ai effectué des démarches auprès de la collectivité locale pour que le préfet investisse dans la création d’un moulin qui serait mis à la disposition des agriculteurs, afin que ces derniers puissent produire leurs huiles directement sur le lieu de la cueillette. Mais ma proposition a été rejetée. Je me suis alors dit qu’il fallait que je prenne les choses en main. Je voulais faire quelque chose de bien de ma vie. Voilà comment mon aventure a commencé.

Comment avez-vous « pris les choses en main » ? J’ai monté un business plan pour construire mon propre moulin ! Je connaissais assez bien ces machines, j’avais vu beaucoup de modèles, j’étais renseigné sur les prix, je lisais, je me documentais… Finalement, j’avais appris beaucoup de choses en douze ans. Alors j’ai emprunté de l’argent, et après avoir obtenu une autorisation spéciale de construction, mon moulin a pu voir le jour au beau milieu des oliviers de ce parc naturel. Durant la journée, le moulin était mis à la disposition des agriculteurs qui pour l’utiliser payaient un prix très bas, essentiellement destiné à couvrir les charges. La nuit, je me réservais l’usage du moulin. J’achetais des olives aux producteurs du parc, et je produisais mes huiles en appliquant le meilleur de ce que j’avais appris durant mes dix années d’expérience. Ces huiles étaient assez extraordinaires, elles étaient proches de la perfection en terme d’acide oléique, en taux de peroxydes. Malheureusement, ces huiles vendues en vrac se retrouvaient mélangées à d’autres huiles et étaient commercialisées sous différentes étiquettes en France.

Un arbre vraiment magique...

L’humain tient visiblement une place très importante dans votre passion… Oui, cela me vient de mon éducation. De mes parents et de mes grands-parents. Je viens d’une famille d’ouvriers, de républicains espagnols réfugiés en France. J’ai été imprégné d’une culture humaine exacerbée. L’homme et sa place dans la société passent avant toute chose pour moi. Mon père a passé sa vie à défendre les gens dans les entreprises. Je ne suis pas agriculteur, je n’ai pas la sensibilité de la terre, mais celle de l’homme, oui. Cette capacité, ce besoin d’aller voir, d’écouter et de partager. Une des valeurs qui est également importante pour moi est de donner un sens à la vie et aux choses. Bien sûr, tout cela peut paraître facile à dire mais je pourrais sans problème mener une autre vie, très modeste. Je ne suis pas du tout matérialiste. Seul l’humain compte.

Donner un sens à la vie, cela signifie quoi pour vous ? C’est d’abord se faire plaisir. J’ai été témoin de tant d’exemples de personnes passionnées par leur métier, totalement en osmose avec leurs fruits et leurs machines… J’ai eu envie de vivre cela moi aussi. Il y a autre chose : alors que je militais depuis longtemps au sein d’une association, j’ai décidé d’arrêter de parler pour agir.

Les outils modernes ont remplacé les meules en pierre... et c'est tant mieux !

Militer n’était pas suffisant ? Je me suis simplement rendu compte que si militer était une bonne chose, montrer l’exemple était encore mieux. J’avais en effet mené un combat avec Slow Food auprès de la Commission Européenne contre les huiles « désodorisées », ces huiles de mauvaise qualité dont on neutralise l’odeur et le goût très désagréables en les chauffant à 120°C avant de les mélanger à d’autres huiles de meilleure qualité. Au bout de trois ans de lutte, nous avons réussi à imposer un quatrième critère de qualité de l’huile d’olive : le taux d’ester d’alkyles (indice qui devait servir à mettre en évidence les mauvaises huiles dissimulées dans des mélanges, NDR). Mais à cause de l’action intensive des lobbies industriels, le taux que nous avions demandé à l’origine a été revu largement à la hausse. Aujourd’hui, les industriels peuvent donc quasiment faire tout ce qui leur plaît. En me lançant dans ma propre production, j’avais envie de montrer qu’on pouvait faire les choses extraordinairement bien, que c’était vraiment possible… avec ma subjectivité bien sûr, ma vision de l’huile d’olive.

La qualité de vos huiles s’explique en grande partie par l’application d’un cahier des charges très strict. En quoi est-il différent ? Tout d’abord, dans mon cahier des charges, la cueillette au peigne électrique est bannie car cela détruit la matrice des fleurs. Nous n’utilisons pas non plus de tracteur qui secoue les arbres pour faire tomber les olives, car cela violente l’olivier et sectionne ses radicelles. Une olive se cueille à la main, elle ne doit pas tomber au sol, et si elle tombe cela doit être sur un filet suspendu. Une fois cueillies, les olives sont transportées dans des caissettes de faible volume, et non pas dans de grands bacs. Ainsi les olives ne sont pas écrasées et restent intactes. Les olives sont amenées au moulin et y sont triturées dans les 6 heures, 10 heures maximum sur le cahier des charges, contre 24 heures au mieux chez les autres producteurs. Par exemple, dans les Baux de Provence où l’exigence de qualité est la plus élevée, le moulin est fermé la nuit, alors les producteurs stockent les olives après la cueillette et les triturent le lendemain. Dans notre cas, nous nous efforçons de triturer les olives le jour de la cueillette, quitte à travailler la nuit. Avant d’être broyées avec leurs noyaux, les olives sont effeuillées à la main, car les machines peuvent abimer la peau où se trouvent beaucoup de polyphénols. Nous n’utilisons pas de meules en pierre, peu hygiéniques et dont le frottement chauffe l’huile et la dégrade, mais des broyeurs en  inox.

Broyage des olives.

Cette étape de broyage permet d’obtenir une pâte d’olive contenant le noyau, la chair, la pulpe et l’eau de l’olive. La pâte obtenue est ensuite malaxée durant 20 minutes contre 40 à 45 minutes, voire une heure chez d’autres producteurs. Cette faible durée de malaxage nous donne une très petite quantité de liquide (rendement de 10-11%  contre 20% classiquement) mais très concentrée et très qualitative. Ensuite il est nécessaire de séparer les liquides et les solides. Pour aider à cette séparation, on ajoute habituellement de l’eau à l’ensemble du mélange. De mon côté, je m’y refuse en utilisant une machine spéciale qui réalise cette séparation sans adjonction d’eau. Ainsi on ne dénature pas le fruit et on évite de gaspiller de l’eau. De plus, au lieu de centrifuger l’huile pour éliminer les dépôts résiduels, je la place dans une cuve en inox à fond conique et je laisse les dépôts sédimenter. Tous ces détails font qu’au final la qualité des huiles est parfaitement préservée. Enfin, quand je le peux (car c’est interdit en France), je recycle les déchets de l’olive. La margine (partie restante après l’extraction de l’huile, NDR) est séchée et dispersée en guise de terreau au pied des oliviers, et le noyau des olives est converti en combustible de chauffage.

De l'or liquide...

Les Chefs et les professionnels du goût accueillent-ils avec enthousiasme votre démarche et vos produits ? Oui, ils adorent ! Sur la cinquantaine de Chefs étoilés que j’ai eu l’occasion de rencontrer, 36 travaillent déjà avec moi. C’est plus qu’une simple relation de vente, c’est une relation de partenariat qui se veut durable et constructive. Je tiens à limiter les intermédiaires entre l’utilisateur et le producteur, je rends donc moi-même visite aux Chefs. Ce n’est pas facile de les rencontrer, car ils sont très occupés et sollicités. Et puis, il ne faut pas les heurter dans leur susceptibilité quand on leur explique les choses. Mais j’ai de la chance, car beaucoup de Chefs sont humbles, écoutent et acceptent d’apprendre sur un sujet sur lequel ils n’ont pas toujours eu l’occasion d’être bien accompagnés. Je travaille directement avec certains Chefs quand une de mes huiles est utilisée dans la création d’une de leur recette, comme je l’ai fait récemment avec Eric Guérin (« La Mare aux Oiseaux » à Saint-Joachim, NDR) ou Yoann Conte (à Veyrier-du-Lac, NDR) qui m’ont demandé mon avis sur leurs préparations. Ensuite, je compte sur les Chefs pour qu’ils éduquent à leur tour les palais et suscitent chez leurs clients de la curiosité. Je souhaite que les gens comprennent ce qu’ils consomment. Qu’ils sachent ce qu’est un fruité vert, un fruité mûr, que les notions de terroir et de saveurs existent aussi bien pour l’huile d’olive que pour le vin. L’autre fois, Michel Del Burgo (à Carcassonne, NDR) m’a appelé pour me dire qu’un de ses clients avaient demandé d’où provenait cette huile particulière qui avait piqué sa curiosité. C’est ça que je veux provoquer.

Avez-vous des exemples d’associations de vos créations avec des produits vous ayant particulièrement séduit dans la cuisine de certains chefs avec qui vous travaillez ? J’ai de nombreux exemples en tête. Une glace de Yoann Conte, à la carotte et à l’orange, avec de l’huile fruité vert et une pointe de fleur de sel. Un tartare de canard de Nicolas Gautier (« Le Château d’Esclimont » à Saint-Symphorien, NDR) parfumé à l’huile d’olive fruité noir, sur un lit de cacahuètes concassées et accompagné d’un caviar de betterave… j’adore ! L’omble chevalier de Laurent Peugeot (« Le Charlemagne » à Pernand-Vergelesses, NDR) et ses langoustines, avec de l’huile fruité mûr. Yannick Franques (« Le Saint-Matin » à Vence, NDR) réalise une sorte de gelée d’huile d’olive étonnante avec le fruité vert, c’est superbe mais on ne peut la déguster qu’à sa table, car il en a le secret et cette structure redevient liquide au bout de quelques minutes…

La surprenante gelée de fruité vert du Chef Yannick Franques.

Alexis me propose alors de faire une pause dans l’entretien afin de goûter ses produits. Quoi de mieux qu’une dégustation pour comprendre de quoi on parle ? Et quel plaisir… Tout d’abord, Alexis attire mon attention sur l’aspect du flacon :

La forme et la contenance des bouteilles n’ont pas été choisies au hasard. Je souhaitais un contenant maniable et de faible volume, car une fois la bouteille ouverte, l’huile s’oxyde rapidement. Les ennemis de l’huile d’olive sont en effet l’air, mais aussi la chaleur et la lumière. Pour protéger les huiles de la lumière, les bouteilles ont été fabriquées en verre non transparent et ont reçu un traitement anti-UV en surface.

Le contenant est lui aussi très important, il doit protéger le précieux et fragile liquide.

Nous commençons par déguster l’huile d’olive fruité mûr, issue de la variété arbequina. Les olives aux reflets violacés de cette huile sont récoltées à maturité au mois de novembre dans la région espagnole de la Rioja, mondialement reconnue pour la qualité de son vignoble. Une région qui n’a pas toujours été une évidence pour Alexis :

C’est en allant un jour acheter du vin dans cette région que je me suis aperçu que malgré le bassin de sédimentation situé au sud du vignoble, très argileux et donc en général peu propice à la culture de l’olivier, on trouvait de nombreux oliviers de type arbequina. Ces oliviers-là se plaisent tout simplement bien ici, j’ai  donc eu envie de produire une huile qui refléterait ce terroir et cette typicité.

Oliviers de la Rioja en Espagne.

Alexis ouvre une bouteille de cette fameuse huile et en verse quelques centilitres dans un petit verre de dégustation parfaitement adapté. Il m’explique qu’une huile ne se déguste pas tout à fait comme un vin. L’huile d’olive ne contient pas d’alcool, ses parfums sont donc peu volatiles. Il faut provoquer la libération des effluves en chauffant un peu le verre au creux de la main et en tapissant l’huile sur les parois. La première chose que l’on essaie de ressentir, c’est l’intensité du fruité, en plaçant le verre sous le nez. Et c’est un choc : ce fruité-là est clairement intense… Et quel délicieux parfum : derrières quelques notes fraîches de pomme Granny Smith, j’ai la sensation d’humer une assiette de tomates du jardin assaisonnées à l’huile d’olive… Vous savez, le jus des tomates mélangé à l’huile, que l’on se régale à saucer avec un bon morceau de pain… Ce qui est très étonnant également, c’est cette texture légère, au gras peu présent et évanescent. Alexis me confie alors :

Les chefs adorent cette huile, son côté fruité, très rond, ses arômes de pied de tomate, son amertume et ses notes de noisette fraîche en rétro-olfaction. Sur un poisson, comme un bar de ligne, cela fait sensation. Christophe Coutanceau, à La Rochelle, en est fan et m’en commande beaucoup !

Huile fruité mûr de la Rioja.

Nous passons ensuite à une toute autre huile, italienne celle-ci : l’huile fruité vert de la province de Pise issue de la lazzero, une variété qui était en train de disparaître. 

La province de Pise et ses oliviers : un autre paysage à couper le souffle.

Cette olive est cueillie verte, au mois d’octobre, le but étant d’obtenir une huile aux notes fraîches et herbacées. Alexis me prévient : son côté vert et donc riche en polyphénols lui donne un peu d’amertume et de piquant. C’est sans nul doute l’un des tout meilleurs fruités verts qu’il m’ait été donné de déguster. Le nez, très intense, m’évoque tout de suite l’herbe fraîchement coupée et la banane verte. Alexis ajoute :

Quand je ferme les yeux, j’ai l’impression de goûter de la chlorophylle. C’est une huile qui donne une sensation assez épaisse en bouche comparé au fruité mûr, ce qui la rendra difficile à travailler en cuisine. On l’utilisera de préférence sur une crudité.

Les sens sont en éveil...

Enfin, Alexis me présente son exceptionnel fruité noir de Provence :

Les picholines utilisées pour produire cette huile sont cueillies au mois de décembre, avant les gelées. On les laisse fermenter durant plusieurs jours dans des caisses en plastique à l’abri de la lumière. Une fois les olives ratatinées, elles sont triturées pour obtenir ce fruité noir unique.

Une huile aux notes cacaotées vraiment extraordinaire.

L’huile est surprenante. Au nez, sa superbe palette aromatique rappelle les notes tertiaires que l’on retrouve dans certains vins à maturité : sous-bois, truffe, cuir… Une fois en bouche, c’est le cacao qui domine et c’est un régal. C’est doux et très peu amer. Alexis me recommande d’essayer ce fruité noir sur de la viande… J’imagine alors comme cela doit être bon…

Vous avez également créé une série d’huiles parfumées au citron, à l’orange et à la clémentine… C’est Fabienne Roux, ma complice, qui en a eu l’idée. J’ai rencontré Fabienne durant ma formation en dégustation sensorielle en huile d’olive. Fabienne est élaïologue (« nez » en huile d’olive, NDR). Les italiens produisent des huiles d’olive parfumées depuis bien longtemps, à base d’arômes naturels ou de synthèse. Or, qui dit arômes dit saveurs exacerbées. Nous voulions réaliser quelque chose de différent, d’équilibré, où le parfum de l’olive aurait aussi sa place.

Alexis me fait découvrir ces trois fameuses huiles. Je vous avoue que si j’avais au début un sentiment assez réservé sur ces produits, j’ai pris une sacrée claque en les goûtant ! L’équilibre entre le parfum de l’olive et des agrumes est tout simplement parfait jusqu’en finale où l’agrume prend le dessus sur l’olive d’une superbe façon. Le citron est doux et très naturel, l’orange, si elle est moins présente au nez, fait son retour façon feu d’artifice en finale ! La clémentine, elle, est un modèle de subtilité et d’élégance. Dans ces trois produits, la typicité de l’olive n’est jamais mise de côté et les arômes des agrumes sonnent superbement juste. Alexis m’explique alors comment ont été produites ces étonnantes et délicieuses compositions :

L'olive et l'agrume forment ici un accord parfait.

Nous pressons ici directement les agrumes avec les olives. Cela peut paraître simple, mais il nous a fallu deux ans pour mettre au point la technique ! Il a fallu également faire le choix des fruits. Pour les olives, nous avons opté pour la bouteillan du Gard, une olive à la saveur amandée qui me plaît beaucoup. Nous avons testé toutes sortes de citrons : de Sicile, de Menton, de Valence… Au final, ce sont ceux des Baléares qui se sont avérés être les plus adaptés. Le résultat est très naturel, c’est un produit de finesse, de subtilité et d’équilibre, avec une vraie typicité. Un véritable jouet pour les cuisiniers ! Essayez donc quelques gouttes d’huile d’olive et de clémentine sur une mousse au chocolat, avec quelques zestes de yuzu… Vous m’en direz des nouvelles !

Bien que les consommateurs français apprécient particulièrement l’huile d’olive, la plupart d’entre eux demeurent mal informés sur ce produit… Oui mais il faut savoir que très peu de gens, que cela soit en France, en Espagne ou en Italie, connaissent bien ce produit. Les méditerranéens l’utilisent de façon ancestrale, mais peu nombreux sont ceux qui savent faire la différence entre une bonne et une mauvaise huile d’olive. La faute sans doute aux producteurs qui n’ont pas été aussi bons communicants que les gens du vin il y a trente ans. Et puis, aujourd’hui, la quasi-totalité du marché mondial de l’huile d’olive est accaparé par trois grands groupes industriels !

D’où votre idée avec Fabienne Roux de créer une école de dégustation ? Quand Fabienne a eu l’idée de créer cette école, c’était dans un esprit de partage, pour permettre aux Chefs et aux consommateurs de savoir ce qu’ils achètent, de leur apprendre à choisir et à utiliser une huile d’olive en cuisine. Sans vouloir être rigide ni en leur interdisant des choses bien sûr, mais juste pour leur apprendre à optimiser le mariage de saveurs, de tonalités de tel ou tel fruité avec tel ou tel produit. Nous avons donc formé un sillage dans l’espoir que d’autres nous suivront pour que l’huile d’olive soit encore mieux connue et utilisée.

Séance de dégustation en compagnie de Fabienne Roux, élaïologue.

Pensez-vous un jour pouvoir commercialiser vos créations en boutique afin de les rendre plus facilement accessibles aux consommateurs ? J’y travaille, mais je ne pourrai pas vendre des huiles d’aussi haute qualité en boutique. Aujourd’hui je vends au public sur internet, mais les quantités sont limitées… Je réfléchis donc à distribuer deux huiles monovariétales, dans un autre format de bouteille, via un réseau spécialisé dans la gastronomie. Je ne conçois pas de vendre mes huiles dans la grande distribution. Il faut que je trouve un moyen de produire un  produit de très bonne qualité en quantité suffisante pour pouvoir le distribuer plus largement.

Avez-vous de nouvelles créations en tête ? Aujourd’hui je produis trois huiles monovariétales. Bientôt, il y en aura dix. Je pars cet été au Portugal pour commencer la production de la quatrième, ensuite ce sera en Croatie. Je compte pouvoir proposer sept nouvelles huiles d’ici quatre à cinq ans.

Un projet ou un rêve ? Mon rêve est de créer un « moulin laboratoire ». Je suis à la recherche d’un terrain en France où le terroir serait exceptionnel, comme ceux de Corbières et du Minervois. J’aimerais pouvoir y cultiver cinq variétés d’olives afin de produire sur place en très petites quantités cinq huiles monovariétales. Les Chefs avec qui je travaille viendraient passer une journée ou deux dans cet endroit où ils pourraient se détendre, visiter le moulin, profiter de la beauté des lieux et de la proximité des montagnes. Un endroit où ils auraient en plus la possibilité de faire des essais avec les huiles dans une cuisine spécialement aménagée. J’espère que ce projet verra le jour d’ici deux à trois ans.

Des fruits et des projets bientôt à maturité...

Merci à Alexis pour les superbes photos ! Pour en savoir plus sur le monde des huiles Alexis Muñoz,  voici quelques liens : le site et la boutique en ligne Alexis Muñoz : www.alexismunoz.com ; Le site du moulin d’Alexis en Tunisie : www.moulindemech.com ; L’école de dégustation d’huiles d’olive de Fabienne Roux : www.premierematiere.com.

7 réponses pour “Alexis Muñoz : l’huile d’olive à l’état pur”

  1. Adrien
    18 juin 2013 à 11 h 17 min #

    Passionnant et appétissant ! Merci pour ce très bel article qui m’a fait voir l’huile d’olive sous un autre angle…

    • Baptiste
      19 juin 2013 à 8 h 52 min #

      Merci Adrien !

  2. levinpourpre
    18 juin 2013 à 12 h 03 min #

    Superbe et passionnant !!!
    Bravo à ce duo d’artistes, Alexis et Baptiste, que vous constituez pour donner vie à ce magnifique billet sur l’or liquide.
    De la passion et de la maitrise chez vous deux, chacun dans son domaine !
    Je vais goûter ces huiles sans aucun doute.
    Merci.

    • Baptiste
      19 juin 2013 à 8 h 57 min #

      C’est trop gentil :-) Mais le vrai artiste ici c’est Alexis, je ne fais qu’essayer de faire passer un peu de sa passion dans ces lignes. Merci en tout cas pour ce si gentil commentaire qui me va droit au coeur. Vous me direz ce que vous avez pensé de ces huiles…

  3. Walter
    19 juin 2013 à 0 h 27 min #

    Excellent article. On apprend énormément de choses. Très envie de goûter les fameuses huiles parfumées.

    • Baptiste
      19 juin 2013 à 9 h 03 min #

      Merci beaucoup Walter ! Les huiles parfumées valent en effet vraiment le détour… Mais cela serait dommage de passer à côté des autres, dont les parfums sont encore plus surprenants… car il ne s’agit que d’olive, et sentir de la banane, de la tomate ou du cacao dans de l’huile d’olive, ça surprend !

  4. piquemal
    23 février 2015 à 19 h 20 min #

    Alexis et Baptiste un duo magnifique j’ai gouté l’huile fruité vert excellente je gouterai les sans aucun doute (Alexis je suis un ami d’enfance titi )

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